À propos

À propos

 

Stasis, groupe d’enquête sur le contemporain. Voilà un nom qui résonne immédiatement avec l’effort on ne peut plus actuel pour éclaircir en quel temps nous vivons. En ce qui nous concerne, il nous apparaît que cet effort ne peut se faire qu’en élargissant les mailles de la notion d’écologie pour en laisser émerger une bipartition.

Notre démarche se déploie  autour de deux axes de problématisation: les écologies politiques et leurs logiques de division et les écologies mentales et les pratiques de la subjectivité s’y rattachant. L’écologie ne se confond dès lors plus avec la science de la gestion réifiée des environnements, mais devient l’appréhension pratique et spéculative des manières d’habiter le monde, un art des compositions et des divisions.

Vers une définition de la στάσις

S’il y a bien une question qui mérite d’être posée à l’heure où la politique moderne est entrée dans une phase de délitement irréversible, c’est celle des principes directeurs de la division politique. Que l’ère de la restructuration géologique et environnementale du monde par les dynamiques du capitalisme nous impose un regard nouveau sur la conflictualité est un fait que peu se risquent à nier. Devant le saccage morbide des écologies, l’antagonisme fondamental oppose l’unité hégémonique du capitalisme à la multiplicité des milieux de vie qui tentent d’affirmer leur singularité contre lui, contre la rigidité de sa cage d’airain qui mutile expériences et mondes.

Nulle écologie n’est cependant politique per se. Elle doit passer, pour être au coeur d’une division effective, par un patient travail de politisation dont l’idée de stasis permet une saisie approximative. Elle constitue une perception des seuils de politisation, ce qui permet une mise en commun de problèmes et d’objets qui composent une situation.

Terme venant du grec ancien que l’on peut traduire par « guerre civile », il est d’usage d’identifier la stasis au moment de tension paroxystique du politique, le moment de fracturation de l’unité civile où même les proches pouvaient se révéler ennemi.e.s, où le lien factieux devient plus intime que le lien familial. Son point de vue est donc celui de l’interpénétration de l’extérieur et de l’intérieur, de la politisation de l’impolitique et, peut-être plus important encore, du devenir étranger du soi. On ne peut, en effet, rien dire sur la stasis  si l’on n’arrive pas à éprouver ses ramifications subjectives, la guerre intime qu’elle déclare en notre sein.

En quête

Toute entreprise peut, en fin de compte, se réduire au chemin qu’elle décide d’emprunter. Accoutumées à percevoir les phénomènes comme s’ils étaient guidés par des finalités extérieures, il nous est facile de l’oublier. Aucune précaution n’est superflue lorsque vient le temps de déterminer l’approche à adopter. Pour cette raison, il n’est pas étonnant que Stasis tienne mordicus à sa définition de groupe d’enquête et non de simple groupe de recherche ou de réflexion critique. Sa démarche prend pied à même les choses, avec celles-ci, là où nous sommes encore susceptibles d’avoir une quelconque prise sur le cours du temps, loin des projecteurs de la politique traditionnelle dont les enjeux sont toujours déjà tranchés d’avance.

L’enquête, en tant que méthode, nous pousse à articuler notre démarche politique en partant d’une problématisation fondamentale du point de vue, de la perspective située. Au plus loin de l’obsession moderne pour un sujet étanche, clos sur lui-même, la perspective de l’enquête ne se laisse épuiser ni par l’idée d’un sujet établissant un rapport de distance avec l’objet qu’il approche, ni avec celle d’une conscience révolutionnaire chargée d’accomplir le mouvement historique auquel, de toute façon, plus personne ne croit vraiment.

En lieu et place, Stasis préfère s’armer d’une herméneutique existentielle qui rend justice à la porosité entre l’intérieur et l’extérieur, à la profonde processualité du réel qui nous ouvre, si on y prête suffisamment attention, au travail de la subjectivité qui la rend fuyante, instable, mais praticable par le biais de l’enquête.

Un souci de tout instant envers les écologies mentales nous rend aptes à deviner leurs élusifs contours, le déséquilibre des forces qui s’agglutinent en elles, se morcellent puis se recomposent. Il s’agit de comprendre comment les phénomènes nous traversent, comment nous en faisons l’expérience et comment ils enjoignent à adopter une praxis conséquente. L’écologie mentale ne fournit aucune  garantie de ressourcement. Elle remonte plutôt aux sources des conflits qui nous tissent afin d’élaborer une pratique de la subjectivité qui n’exclut pas sa fabrication. L’enquête réinvente le rapport au corps, le rapport au fantasme, le rapport aux autres, à nos milieux de vie, bref à l’écologie. Elle travaille une exigence éthique vitale, un art des limites à entreprendre afin de se déprendre de soi tout en devenant avec les luttes qui nous font. Il s’agit donc moins d’offrir une théorisation du pouvoir et de prétendre s’en extraire radicalement que de développer un mode d’attention qui saura mettre en oeuvre des victoires à la hauteur des situations que nous nous devons d’affronter.

Bien qu’étant incessamment à la recherche de ce qui met la subjectivité en question, l’enquête a également maille à partir avec l’affermissement de vérités communes. Elle peut être vue comme une sorte de remède aux perpétuels assauts cognitifs qui exigent de nous que l’on suspende, en gage de rigueur méthodologique, toute certitude qui précède l’acte critique de la conscience. Tout se passe comme si, aujourd’hui, un savoir ne pouvait avoir droit de cité qu’à condition de s’être préalablement assuré de ne rien dire, de n’engager aucun processus d’intelligence collective. A contrario, l’enquête apparaît d’abord et avant tout comme une affirmation, une manière de se raconter des temps partagés et d’intensifier des possibilités virtuellement comprises dans les noeuds du présent.

Contemporain : le battement des temps

Face à l’état du monde, devant les crises écologiques, les crises économiques et les crises sociales qui le secoue, il serait facile de succomber à la tentation de se pourvoir d’un grand récit synthétique, d’une épopée historique qui subsumerait, sous son écran unificateur, le foisonnement infini des temporalités et des expériences situées, les rencontres particulières qui nous forment et les positions de pouvoir différenciées que l’on occupe à l’intérieur des catastrophes planétaires. Il n’y a toutefois pas lieu de regretter trop prestement l’unité perdue d’un métarécit en proposant une nouvelle synthèse globale. Alors que tout semble pointer vers une fragmentation accélérée du monde, il s’agit plutôt de laisser être les éclats de temporalités pour déceler, à travers les mille et un sillons qui les parcourent, leur possible rassemblement qui n’est jamais donné une fois pour toutes, mais toujours à faire, défaire, refaire. Éviter de vouloir à tout prix remettre l’histoire sur ses gonds pourra se résumer en un court axiome qui rend compte du seul véritable temps qui nous est imparti: ni progrès ni catastrophe, seulement le discret battement de la stasis.