Discussions & enquêtes : enregistrements

Territoire et espaces libérés

Le 15 février s’organisait une discussion sur les espaces libérés. Au sein d’un espace collectivisé, la coop Les récoltes, une foule provenant des milieux les plus variés s’installait. Les présentations d’Anabelle Rivard et de Philippe Blouin allait donner le ton à une réflexion sur le territoire. Anabelle Rivard nous fait part de ses résultats d’enquête sur la question de la gouvernance de l’espace. Puis, Philippe Blouin enquête sur le territoire précolonial en explorant son caractère au-delà de l’extractivisme.

Contrôle de l’espace et pratiques de résistance – Annabelle Rivard

À l’heure où les nouvelles technologies deviennent centrales dans la gouvernance de l’espace – qu’il s’agisse des villes intelligentes, de la gouvernance algorithmique, de l’urbanisme sécuritaire ou de la gestion des catastrophes climatiques –, quelles sont les nouvelles manières de se représenter la façon dont les relations spatiales sont affectées par le capitalisme contemporain ? En quoi la position anarchiste en géographie peut-elle nous aider dans l’élaboration de perspectives révolutionnaires ? Annabelle Rivard présentera quelques hypothèses politiques de déprise et de relocalisation des pratiques de résistance qui traversent le mouvement anticapitaliste contemporain.



La terre anarchique : sous les pavés, la plage ! – Philippe Blouin

On a souvent souligné la remarquable continuité entre les formations politiques et géographiques. Ainsi, pour prendre le contrôle des foyers de regroupement et des axes de communication d’une terre qu’elles tentent de conquérir, les entreprises coloniales vont souvent jusqu’à recréer de toutes pièces un territoire à leur image. Mais au-delà de la critique de l’infrastructure, que pouvons-nous dire du territoire qui précède l’aménagement colonial? Comment penser son caractère « anarchique » ?

Valeur et usage

Le 3 novembre 2017 s’est tenu dans l’enceinte de l’Université du Québec à Montréal une journée d’étude qui a su rassembler une foule hautement bigarrée, des camarades avec des horizons tous plus différents les uns des autres. Le terrain commun sur lequel s’est mené cette précieuse rencontre était celui, presque maudit diront certains, de l’économie. En tentant de penser ce que peu bien vouloir dire faire-usage et donner-valeur dans le contexte du capitalisme triomphant, nous nous sommes donné le défi d’apprendre à manœuvrer en terrain miné pour articuler toujours plus clairement une rupture d’avec « l’ordre des choses ».
Le premier intervenant, Éric Pineault, nous a fait le plaisir de nous entretenir des préambules de ses recherches sur l’onto-théologie du « juste prix » et de la marchandise dans le capitalisme globalisé. S’armant d’un schéma quadripôles, la présentation d’Éric fut une sorte d’excursus post-marxiste dans les tréfonds de la forme valeur.


Avec le deuxième intervenant, Brian Massumi, nous avons eu la chance d’entendre une défense abrasive de la nécessité de prendre en compte la valeur. Remettant en question les frontières entre un intérieur pur de toute contamination économique et un extérieur rimant avec domination tyrannique de la forme-valeur, Massumi a su nous montrer qu’il fallait « revaloriser la valeur », comme il se plaît lui-même à le dire, si l’on veut espérer tisser des collectivités qui préfigurent dans leurs pratiques le « monde à venir ».


La conférence d’Érik portait sur un sujet qui est sur toutes les lèvres: les crypto-monnaies et leurs usages possibles dans le cadre de luttes politiques. Une prenante escapade donc dans un monde encore obscur pour les non-initié.es, mais qui s’impose peu à peu comme élément incontournable des économies contemporaines. Érik s’est proposé de nous livrer quelques pistes de réflexion tant stratégiques que théoriques et personnelles afin que nous prenions cette nouvelle réalité avec l’acuité nécessaire.


Finalement, la discussion avec Dalie Giroux, professeure en pensée politique à l’Université d’Ottawa, tente l’invention d’un plan commun, libre de valeur et situé au niveau des usages. Elle nous invite à fabriquer un partage des dépossessions contemporaines, un partage de l’artisanat des faires qui émerge d’un territoire à connaître.


Un remerciement tout particulier aux camardes de Ce qui nous traverse qui nous ont prêté leur musique pour introduire les interventions. Pour entendre l’intégral de leur nouvel album : https://www.reverbnation.com/cequinoustraverse

Dalie Giroux: Habiter les ruines; qu’est-ce qu’une tradition?

« la parole est dépositaire de la possibilité même de vivre à sa manière. »
-Dalie Giroux

En liquidant l’héritage du passé, la modernité érige sa représentation du temps linéaire et homogène en seul étalon de mesure envisageable. La réponse du conservatisme à cette avancée ravageuse est de réifier le passé, quitte à louanger des institutions rétrogrades sans égard pour le potentiel que recèlent les ruines abandonnées par le passage du Progrès. Il aborde ainsi le monde depuis une temporalité qui vide le présent de sa densité historique le reléguant à une fable passée.

Mais comment dès lors penser un rapport à la tradition qui ne se réduit ni au conservatisme ni au progressisme?

Elle y offre la réponse de la tradition conçue comme plan existentiel qui permet de mettre des êtres en relations. Par la parole, il est possible d’élaborer ce plan directement dans l’espace qui nous est offert, abolissant ainsi la distinction entre parler et faire, entre faire et parler.

Pour répondre à cette question essentielle, puisque la révolution demande certes une transformation du monde, mais également une transformation du temps, Dalie Giroux mobilisera le testament politique de Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, ainsi que la section « historique » du Capital de Karl Marx qui porte sur l’accumulation primitive. Deux textes de sa plume seront également sollicités. Premièrement, Comment fabriquer un état en Amérique ou : la Vierge, le Boucher, le Diable et Carcajou, qui décrit comment l’État se dégage un espace imaginaire à partir des récits de sa violence. Deuxièmement, Le territoire de l’âme, l’écriture, la matière. Politique de la parole de Pierre Perrault, qui, dans le sillage du travail de Gilles Deleuze, décrit la politique de la mémoire chez le cinéaste Pierre Perrault ainsi que son élaboration d’une conception de la parole qui échappe et résiste à l’écriture du capital.

Première partie:



Seconde partie:

« Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’ange de l’histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus renfermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »
-Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Thèse IX.

Vers un bestiaire politique: Après-midi d’étude avec Charles Deslandes, Serge Bouchard et Brian Massumi.

Animalité et Politique. D’aucuns seront étonnés de trouver réunis deux concepts que longtemps on a tenu pour étrangers, voire antagonistes. Quelque chose a inévitablement dû ébranler le socle culturel sur lequel reposait cette séparation pour qu’il soit possible aujourd’hui de questionner sans ambages les termes de cette conjonction. Si le XXe siècle a signé « la mort de l’Homme », c’est que sous l’impulsion d’un développement technologique et scientifique sans précédent, les attributs qu’on lui croyait jadis assurés se sont délités à un point tel que désormais rien ne paraît plus périlleux que de prétendre définir univoquement ce qui caractérise l’humanité de l’être humain. À l’heure où l’humanisme politique et métaphysique sont à leur crépuscule, il importe donc de redéterminer diligemment ce rapport tridimensionnel entre humanité, politique et animalité. C’est dans cette perspective que Stasis vous convie à un après-midi d’étude et de discussion en compagnie de trois panélistes qui se sont tous penchés, chacun à leur manière, sur la question de l’animalité. Les points d’entrées qu’ils offriront sur le sujet sont divers et sauront assurément alimenter de riches échanges.

Première partie: Charles Deslandes, Bêtes dévorantes et paroles mangées

Doctorant en pensée politique à l’Université d’Ottawa et pêcheur aguerri, il prépare actuellement sa thèse sur la performativité langagière et la catégorie d’animalité. Il a récemment codirigé en compagnie de Jade Bourdages un Cahier des imaginaires du GRIPAL intitulé Critiques de la souveraineté. Il y signe l’article Fable politique et politique affabulé. Langage, pouvoir et bestiaire québécois. La présentation qu’il nous offrira dans le cadre de l’après-midi d’étude s’intitule Les bêtes dévorantes et la parole mangée.

Seconde partie: Serge Bouchard, Classifications animales et ethno-zoologiques des Innus du Nord du Québec

Après avoir parcouru la Minganie en compagnie des Innus et des camionneurs longs court, Serge Bouchard continue aujourd’hui d’arpenter les routes à la recherche de discussions et de contes. Il anime les émissions De remarquables oubliés et Les chemins de travers à la première chaîne radiophonique de Radio-Canada. Son oeuvre considérable est animée par le désir de faire vivre la mémoire des oublié.es. Nous nous pencherons sur ses deux Bestiaires.

Tierce partie: Brian Massumi, What Animals Teach Us about Politics

Professeur au département de communication de l’Université de Montréal, auteur d’une oeuvre importante et malheureusement peu connue au Québec, traducteur de Deleuze, de Guattari et et de Lyotard, ses travaux sont influencés par le poststructuralisme et le pragmatisme. Ils traitent notamment du virtuel, de l’esthétique ainsi que du rapport entre l’affectif et le politique. Il est, entres autres, l’auteur du livre What Animals Teach Us about Politics, un ouvrage qui remet en cause les concepts à partir desquels s’est construite la vision moderne de l’animalité tout en développant une politique animale qui saurait nous inspirer. Une traduction française de ce livre est attendue éminemment.